Le rythme grégorien

Le point de départ de la recherche de Dom Mocquereau

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Comme nous l’avons évoqué dans l’article précédent, Dom Mocquereau entrant au monastère se trouve naturellement au cœur du travail de restauration du chant grégorien. Excellent musicien dans le siècle, il peine d’abord avec cette musique qui lui semble sans intérêt et sans valeur musicale. Comme le note Dom Gajard, « dès le début, il s’était aperçu que le chant grégorien se trouvait par sa composition même, en contradiction ouverte avec ce qu’on était convenu de considérer comme les fondements mêmes de l’art musical. Pour quiconque a été élevé dans la théorie du temps fort et du rythme intensif, le fait si fréquent de finales de mots et même de pénultièmes dactyliques faibles chargées de neumes après un accent tonique affecté d’une seule note, constituait une énigme, sinon un scandale. »1 En commentant ces quelques lignes de Dom Gajard, on relèvera ce qui est le point de départ de la recherche de Dom Mocquereau, l’étonnement initial qui va le conduire logiquement à se pencher sur la question du rythme.

1/ Ce à quoi on s’attend

Comme l’article précédent le notait, il y a un point commun entre toutes les théories rythmiques qui se veulent la juste interprétation du chant grégorien. Elles s’appuient toutes sur l’inévitable temps fort, jugé indispensable à la musique. Si dans la langue latine, il y a bien une syllabe qu’on était prêt à qualifier de forte, c’était bien l’accent tonique. Alors on s’attend à ce qu’il y ait coïncidence de l’accent tonique avec le temps fort. Voilà ce qui semblerait tout à fait logique. Pour le marquer, on s’attend à ce que cette syllabe soit ornée de beaucoup de notes, tandis que les autres syllabes soient comparativement réduites.

2/ La réalité

Or en réalité, c’est le contraire qui arrive le plus souvent. Les finales de mots, syllabes moins intenses que l’accent, sont chargées de neumes, alors que l’accent n’a qu’une seule note. Pire les pénultièmes dactyliques, syllabes faibles entre toutes sont souvent dans le même cas. Avant de donner un exemple, rappelons qu’on appelle dactyle ici un mot latin comme Dóminus. C’est-à-dire un mot qui porte l’accent tonique sur l’antépénultième, deux syllabes avant la fin, par opposition au spondée, comme Déus, qui porte l’accent sur l’avant dernière syllabe, appelée autrement pénultième. La pénultième dactylique, -mi dans le cas de Dóminus, est naturellement une syllabe faible. Un court passage de l’Introït de la messe des morts nous servira à illustrer ce propos.

Les syllabes accentuées des mots éis et Dómine n’ont qu’une seule note, alors que la finale du mot eis et la pénultième dactylique du mot Dómine supportent chacune une série de note qui devrait commencer par le fameux temps fort, alors que ce sont des syllabes faibles.

3/ Et pourtant c’est beau !

Peu à peu, Dom Mocquereau se mit à apprécier cette musique déroutante et à y trouver de grandes beautés. Alors se posait un problème : « Comment ce chant, contraire aux lois musicales enseignées communément, pouvait-il satisfaire ainsi aux exigences les plus impérieuses de l’oreille la plus délicate ? »1 Une étude s’imposait. Il fallait d’abord éprouver ses prétendues « lois » musicales, remettre en cause ce qu’il y avait d’insuffisant dans la théorie qui associe le rythme à l’intensité et au temps fort. Si la pratique allait de manière si constante contre la théorie, c’est que la théorie méritait d’être révisée. D’autres musiciens ont pu se plaindre de la fragilité de cette théorie : « Il est certain, en théorie, que la première note de la mesure doit être forte. Mais il est étonnant combien, dans la pratique, cette règle peut être rarement observée. On rencontre fréquemment des pages entières dans lesquelles la première note de chaque mesure est faible, étant finale d’incise ou de rythme. »2 Pour illustrer cet aveu de l’impuissance de la théorie du temps fort à rendre compte du rythme des musiques réelles, arrêtons-nous sur ces célèbres mesures de Beethoven3, où chaque début de mesure est faible :

Conclusion

Alors logiquement, il faut chercher autre chose. C’est ce que va faire Dom Mocquereau. Il va demander aux musiciens et aux poètes une notion précise du rythme. Comme l’explique Vincent d’Indy, on touche là une des notions fondamentales de la musique : « Le rythme est l’élément primordial. On doit le considérer comme antérieur aux autres éléments de la musique ; les peuples primitifs ne connaissent pour ainsi dire pas d’autres manifestations musicales. Bien des peuples ignorent l’harmonie, quelques-uns peuvent même ignorer la mélodie, aucun n’ignore le rythme.1 On comprend pourquoi la question du rythme est au cœur des préoccupations de Dom Mocquereau. Toutes ses recherches porteront sur ce point. Résumons en quelques mots son travail. Après de nombreux tâtonnements, il expose sa synthèse dans le septième volume de sa Paléographie Musicale, puis plus méthodiquement dans les deux volumes du Nombre Musical Grégorien. L’étude de la nature du rythme est bien sûr directement utile à l’interprétation du chant grégorien. Mais, en même temps, elle permet de saisir ce qui fait l’unité profonde la musique. La solution de cette question, et c’est ce que nous voudrions souligner dans ce travail, n’éclaire pas seulement l’exécution du chant grégorien ; et ce, en raison de la problématique posée par Dom Mocquereau. C’est pour cela qu’il était capital d’envisager le point de départ de sa recherche.

Abbé V. Gélineau