Le rythme grégorien

Le rythme en quelques notions philosophiques

le Publié dans Dossiers -> Le rythme grégorien

            Dans un article précédent, nous avons brièvement présenté la notion du rythme dégagée par Dom Mocquereau. Il reprend la définition de Platon : Le Rythme est l’ordonnance du mouvement. L’explication de cette définition fait appel aux notions d’ordre, de relation, d’unité, de forme et de vie, qui renvoient manifestement à la philosophie d’Aristote et de St Thomas d’Aquin.

            Nous voudrions ici situer ces notions dans l’enseignement de ces deux auteurs pour mieux cerner la notion du rythme.

I     Visite éclair dans l’univers de la philosophie

L’analogie

            Commençons par ouvrir la logique d’Aristote, cette partie de la philosophie où est étudié le fonctionnement de la raison. Nous retiendrons juste ici les grandes lignes du premier livre : les Catégories. Dès la première page, Aristote ébauche la doctrine de l’analogie. C’est un point capital pour la vie de notre intelligence. Un terme est dit analogue, lorsque les diverses significations qu’il prend ne sont ni totalement identiques, ni totalement étrangères, mais se tiennent l’une par rapport à l’autre dans un certain rapport[1]. Il y a par exemple analogie entre la vie dans la plante, dans l’animal, chez l’homme et en Dieu. Connaissant la vie de l’homme ou de l’animal, nous pourrons dire quelque chose de la vie en Dieu.

Substance et accident

            Dans cette même première page, Aristote pose la distinction fondamentale entre substance et accident. L’accident est dans un sujet qui est substance (science, couleur, …), tandis que la substance n’est pas dans un sujet (homme, Pierre, …). Cette distinction dans la manière de dire les choses correspond à une distinction dans leur manière d’être[2]. Nous retrouverons cela plus loin en métaphysique : l’être d’un accident n’est pas l’être d’une substance. Comme l’étymologie l’indique, la substance se tient sous les accidents. Il n’y a pas de couleur, sans sujet coloré. On distingue ensuite neuf genres d’accidents dont nous retiendrons ici les trois principaux : quantité, qualité et relation. Prenons quelques exemples : pour la quantité, les dimensions d’une table ; pour la qualité, la couleur d’un mur ; pour la relation, la paternité.

Matière et forme

            Après avoir mis de l’ordre dans nos concepts, suivons Aristote dans son étude du monde qui l’entoure. C’est la physique ou l’étude de la nature qui s’offre à nous en premier. C’est ici qu’est étudié le mouvement dans toute sa généralité, puisque l’étude de la nature, c’est l’étude de l’être mobile. Aristote, au terme d’une longue enquête sur la doctrine de ceux qui l’ont précédé, dégage les notions de matière et de forme. Pour rendre raison du changement, il faut un principe qui demeure qu’on appellera matière, et un principe nouveau, la forme. C’est clair pour le changement accidentel, où la substance demeure. Ainsi lorsque l’on peint un mur en rouge, il change de couleur. La substance mur qui est sujet de la couleur demeure, mais une nouvelle forme accidentelle (rouge) survient. Par analogie, Aristote applique cette distinction aussi au changement substantiel (génération ou corruption). C’est un apport majeur d’Aristote, qui introduit ainsi les notions de matière première et de forme substantielle. Cette matière première n’existe jamais seule dans la nature. Ce qui existe ce sont des composés de matière première et de forme substantielle, qui sont des êtres naturels. Mais la matière première est nécessaire pour rendre raison du changement substantiel.

Nature et art

            Aristote se penche ensuite sur la nature et la définit comme le principe intrinsèque et ultime du mouvement et du repos d’une chose dans laquelle ceux-ci sont présents per se et premièrement, et non accidentellement[3]. L’être naturel est celui qui a en lui-même son principe de mouvement. Ce peut être, par exemple, le mouvement de chute libre du caillou, ou la digestion.

            En un sens la nature s’oppose à l’art, que ce soit l’art de l’artisan ou de l’artiste. L’objet d’art en tant que tel n’a pas en lui son principe de mouvement comme l’être naturel. Par exemple un lit en bois ne se corrompt pas en tant que lit, mais en tant que bois. C’est par ce côté qu’il est naturel. Si l’on applique ce que l’on vient de voir plus haut, on dira que l’être naturel est composé de matière première et de forme substantielle, tandis que l’objet d’art en tant qu’objet d’art est composé de matière et de forme accidentelle. Là encore, entre les deux, il y a analogie, comme le note Aristote, l’art imite la nature, autrement dit la nature est en quelque sorte un art dont Dieu est l’auteur. Et pour nous apprentis philosophes, l’objet d’art, que nous connaissons mieux, car nous en sommes l’auteur, nous permet de comprendre quelque chose de la nature. Mais retenons bien que l’unité d’un être naturelle est plus forte, elle est substantielle, tandis que l’unité de l’objet d’art est plus faible, elle n’est qu’accidentelle.

Le mouvement

            L’étude de la nature se poursuit avec l’étude des quatre causes, puis celle du mouvement qui est l’acte de l’étant en puissance en tant que tel[4]. Notre visite éclair ne nous permet pas d’approfondir ici cette notion. La définition donnée s’éclairera un peu avec les rudiments de métaphysique donnés ci-dessous. Retenons surtout ici la place qu’occupe la notion de mouvement dans l’étude de la nature, c’est-à-dire dans l’étude de l’être en mouvement.

L’âme et la vie

            Notre visite éclair nous conduit ensuite à l’étude d’un être naturel tout particulier, l’être vivant, c’est la psychologie. Ce qui caractérise la vie, c’est le fait que le vivant est le principe de son mouvement[5]. Il pose de lui-même ses opérations vitales. Parmi les substances naturelles, le vivant se classe dans les plus parfaites, parce qu’il est plus autonome. Pour marquer cette perfection, sa forme substantielle a un nom qui lui est propre, c’est l’âme. Comme l’enseigne Aristote, l’âme est la forme d’un corps organisé[6].

L’analogie de l’être

            Nous arrivons enfin à la métaphysique qui se penche sur l’être en tant que tel. Sans rentrer dans les détails de cette partie la plus élevée de la philosophie, arrêtons-nous à une remarque importante de St Thomas au début de cette étude[7]. L’être est analogue et les modes d’être peuvent se ramener à quatre : le plus faible qui est seulement dans la raison, le mouvement, l’accident et enfin la substance qui est le mode le plus parfait. Ce bref aperçu nous permet de situer quelques notions entrevues précédemment : la substance a un être plus solide auquel les autres se réfèrent, l’accident n’existe que dans une substance, le mouvement ne fait que tendre à la substance ou à un accident, au plus bas degré de l’échelle, l’être de raison n’existe pas dans la réalité.

Acte et puissance

            La distinction de l’être en acte et puissance revient constamment dans la doctrine d’Aristote et de St Thomas. Nous l’avons déjà évoquée en parlant du mouvement. Mais c’est seulement après avoir étudié la substance qu’Aristote se penche sur ce problème. Puissance et acte apparaissent, en général[8], comme deux corrélatifs, l’un se disant par rapport à l’autre. La puissance est une aptitude à être, ou à recevoir telle perfection. L’acte n’est pas seulement l’activité ou l’opération, comme le comprend le langage courant, mais il est l’achèvement, la réalisation, la perfection possédée.[9]

             Cette distinction entre acte et puissance jette une forte lumière sur toutes les parties de la philosophie. C’est ainsi que la cosmologie affirme que la forme est à la matière ce que l’acte est à la puissance. Par le mouvement un être imparfait, en puissance, reçoit un acte auquel il était disposé. La psychologie dit que l’âme est l’acte du corps.[10]

II   Application à la notion du rythme

            Ce bref survol de l’univers de la philosophie scolastique nous a permis d’en situer quelques notions clés. Revenons maintenant à notre question du rythme musical. C’est l’ordonnance du mouvement sonore.

Le son : un accident de certains corps

            Manifestement l’analyse philosophique de cet être tombe sous l’objet de la physique, puisqu’il est question d’être en mouvement. Un corps physique en mouvement a parmi ses qualités celle d’être audible. Ce qui est substance, c’est le sujet, le corps qui émet ou transmet le son. Ce corps peut être l’instrument de musique, l’air ambiant, … c’est le sujet qui vibre. Le son n’est qu’un accident, plus précisément une qualité.

            Remarquez que le musicien, qui se penche comme artiste sur l’étude du son, ne s’intéresse pas d’abord au sujet, au corps qui émet un son, mais à la qualité sonore de ce corps. On fabrique, par exemple, aujourd’hui des instruments en plastique dont le son ressemble à s’y méprendre à celui des instruments en cuivre. Comme nous l’avons souligné en opposant nature et art, l’artiste travaille au niveau de la forme accidentelle et non au niveau de la substance. C’est le regard du philosophe qui pénètre jusque-là, au plus profond de l’être.

Le rythme : forme par analogie

            Puisqu’il y a analogie entre la substance et l’accident, on ne sera pas étonné de voir le musicien, traiter les sons comme des substances, parler comme nous l’avons vu chez Dom Mocquereau, de matière et forme rythmique. La matière, ce sont les différents sons, qui correspondent aux différentes notes écrites sur la partition, ils ont leur durée, leur intensité, leur hauteur et leur timbre. La forme, c’est ce rythme que nous cherchons à cerner.

            Nous parlions plus haut de l’âme qui est forme du corps vivant, on pourra dire de même, en n'oubliant pas qu’il s’agit d’une analogie, que le rythme est l’âme du mouvement sonore. Il lui donne la vie. On pourra rapprocher le rapport rythme – mélodie du rapport âme – corps, en gardant bien à l’esprit que les deux ne sont pas séparables : un corps sans âme, ce n’est plus un corps, c’est un cadavre ; une mélodie sans rythme, ce n’est plus une mélodie. De même que matière et forme substantielle ne peuvent en principe[11] exister séparément, tout en étant bien distincts, mélodie et rythme ne peuvent être séparés.

            Insistons encore sur la distance, qu’il y a entre le rythme et la forme de l’être naturel. Nous ne sommes pas seulement à la recherche d’une forme accidentelle, mais nous étudions un mouvement d’une qualité liée au mouvement, le mouvement sonore. Si l’on se souvient de l’analogie de l’être que l’on exposait plus haut, on voit combien notre sujet s’éloigne de la substance, et on comprend mieux la difficulté de l’étude spéculative de cet être très mêlé de puissance.

            Une conséquence intéressante du fait que le rythme n’est forme du mouvement sonore que par analogie, c’est qu’on pourra trouver d’autres éléments qui jouent le rôle de forme par rapport au mouvement sonore. Citons par exemple la modalité[12].

Le rythme comme relation

            Dom Gajard parlait du rythme comme d’une relation. Voilà qui va nous aider à cerner la nature de cette forme par analogie. Nous pouvons faire la comparaison avec la société. Ici nous avons différentes personnes mises en relation qui forment un tout, qu’on appelle la société. C’est un tout qui n’est pas une substance, mais la société n’est pas non plus une pure collection d’individus. Il y a un ordre. Il est clair qu’on peut parler ici aussi, mais toujours par analogie, de matière et de forme. La matière, ce sont les différentes personnes qui compose la société, tandis que la forme, c’est l’ordre, la ou les relations qui assurent l’unité de la société.

            Le rythme est donc un ensemble de relations entre les différents éléments du mouvement sonore qui sont les notes pour un musicien. On dit la même chose lorsque l’on parle d’ordre.

Conclusion

            Ces quelques lignes nous ont permis de situer la notion de rythme dégagée par Dom Mocquereau. Le rythme est forme du mouvement sonore par analogie, il lui donne son unité. Plus précisément, il s’agit d’ordre et de relation.

            Pour aller plus loin en philosophie, il faut caractériser cette relation. En effet, la relation peut être réelle, et c’est alors l’un des accidents[13], ou elle peut être de raison. Qu’en est-il pour le rythme ? S’agit-il de relation réelle, ou de construction de l’intelligence appréciant le mouvement sonore ? Nous nous pencherons sur cette question lors d’un prochain article.

Abbé V. Gélineau

 

 

[1]      P Jean-Dominique, Lettre à un curieux, p54

[2]      La philosophie d’Aristote et de St Thomas d’Aquin est un réalisme modéré, qui prétend que notre intelligence connaît vraiment la réalité, tout en maintenant que la manière d’être des choses est différente de leur manière d’être dans notre intelligence. Le réalisme absolu (Platon) nie cette différence, l’idéalisme moderne, en particulier avec Kant, nie que notre intelligence puisse connaître la réalité.

[3]      Aristote, Physique, II ch 1, 192b21-23

[4]      St Thomas, In Physicam Aristotelis Expositio, III lectio 2 n285

[5]      Il l’est d’une manière plus forte que l’être naturel non vivant. Peut-on dire que l’être vivant possède un principe actif de son mouvement, tandis que l’être naturel non vivant n’a en lui qu’un principe passif de son mouvement ? Les textes de St Thomas ne permettent pas de répondre clairement par l’affirmative, mais l’idée est bien là. Voir Léon Elders, La philosophie de la nature de St Thomas d’Aquin, p76

[6]      Aristote, De l’âme, II ch 1, 412b1 C’est pourquoi l’âme est, en définitive, une entéléchie première d’un corps naturel ayant la vie en puissance, c’est-à-dire un corps organisé. (Traduction par J. Tricot, p90-91)

[7]      St Thomas, In Metaphysicam Aristotelis Expositio, IV lectio 1 n540-543

[8]      Ce n’est pas toujours le cas : Dieu est acte pur sans mélange de puissance.

[9]      P Jean-Dominique, Lettre à un curieux, p175

[10]     P Jean-Dominique, Lettre à un curieux, p175-176

[11]     La subsistance de l’âme humaine séparée du corps, est un problème délicat que nous ne pouvons aborder dans ces quelques lignes. C’est une exception qui fait toute la difficulté (et tout l’intérêt) de la psychologie.

[12]     Dom Jean Claire parle de synthèse partielle pour la synthèse rythmique et la synthèse modale. Ce qui revient bien à dire que le rythme et la modalité jouent des rôles similaires par rapport au mouvement sonore. Cf RG 1959 p190-191.Voir également l’article de M Bévillard sur le même sujet.  http://www.unavoce.fr/mp3/

[13]     C’est ainsi que nous l’avons présentée ici.