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Le changement radical opéré dans le rite de la messe en 1969 n’a pu qu’influencer tous les aspects de la liturgie, y compris la musique sacrée qui y tient une place primordiale.

Les principes de ce changement sont posés dans la constitution Sacrosanctum Concilium du 4 décembre 1963 qui contient un chapitre sur la musique sacrée. Les conséquences sont venues avec les réformes successives amenant au N.O.M. en 1969 : langue vernaculaire, abandon du chant grégorien, réduction de la fonction du prêtre en ce domaine, inculturation …

De grands musiciens, tel Duruflé s'attristent de la « décadence vertigineuse de notre musique sacrée. Un tel désastre est sans précédent dans l’histoire de l’Eglise. Les historiens qui demain nous jugeront le feront avec une sévérité légitime. » (La Croix, 13 décembre 1967)

Afin de mieux mettre en lumière le changement intervenu, nous mettrons en parallèle les directives des papes précédents et la constitution conciliaire. Le point de départ sera le « Code juridique de la musique sacrée » : le Motu Proprio Tra le Sollecitudini du pape saint Pie X, donné au tout début de son pontificat le 22 novembre 1903. Nous compléterons avec certains ajustements plus récents, en particulier l’encyclique Musicæ Sacræ Disciplina du pape Pie XII, donnée le 25 décembre 1955. Ces principes seront appliqués à des exemples connus.

Une musique sacrée pour la gloire de Dieu, les trois règles de saint Pie X

« La musique sacrée, en tant que partie intégrale de la liturgie solennelle, participe à sa fin générale : la gloire de Dieu, la sanctification et l’édification des fidèles.1 » Saint Pie X distingue bien ici une fin principale, la gloire divine et une fin secondaire, la sanctification des hommes. Toute la législation contenue dans ce Motu Proprio découle de cet ordre.

Les trois critères de la musique sacrée, rappelés par Pie XII à sa suite sont le cœur de cette législation : « La musique sacrée doit donc posséder au plus haut point les qualités propres à la liturgie : la sainteté, l’excellence des formes d’où naît spontanément son autre caractère : l’universalité.2 »

Une musique sacrée

« Elle doit être sainte, et par suite exclure tout ce qui la rend profane, non seulement en elle-même, mais encore dans la façon dont les exécutants la présentent. »

Comme l’explique saint Thomas, un des aspects de la sainteté est l’opposition au commun, au vulgaire, selon l’étymologie grecque (α-γιος = sans terre). Cette condition est primordiale : de la même manière que la langue liturgique ne peut être la langue commune, vulgaire, tout autant la musique sacrée se distingue de la musique profane. Les papes n’ont cessé de se plaindre de tous les artifices mondains envahissant l’église sous prétexte d’art. Saint Pie X vise particulièrement l’intrusion de la musique d’opéra dans l’église (Verdi par exemple). Benoît XIV avait rappelé les instructions de plusieurs conciles en la matière. Mais le coup de semonce le plus célèbre reste celui de Jean XXII contre l’Ars Nova au XIVe siècle3. Il pourrait être appliqué à la révolution baroque. En effet des historiens de la musique comme Philippe Beaussant montrent que la musique a cessé alors de peindre l’harmonie de Dieu et du cosmos pour devenir un tableau des passions humaines. C’est pourquoi saint Pie X ne cite qu’un seul compositeur comme modèle, un compositeur de la Renaissance, qui se situe juste avant la révolution baroque et qui a convaincu les Pères du Concile de Trente d’admettre la polyphonie à l’Église : Palestrina.4

Jusqu’à Vatican II, on ne baptise pas une musique par quelques paroles pieuses seulement, le style même doit correspondre au lieu sacré. Si l’on peut penser que saint Louis-Marie Grignion de Montfort ait fait usage d’airs populaires de son temps qui venaient de lieux profanes, il faut constater que ceux-ci ont été sélectionnés pour ne garder que ceux qui étaient dignes du lieu sacré.

Mais Sacrosanctum Concilium préconise l’emploi d’un langage populaire le plus possible rapproché des habitudes profanes. C’est ainsi que la porte a été ouverte à des musiques venues tout droit des cabarets, sur des airs langoureux composés pour pousser au vice. Comment un rythme de slow rock, utilisé par Johnny Halliday dans « Les portes du pénitencier », peut-il devenir la base du « Je vous salue Marie » le plus chanté ? Comment un chant à la Sainte Vierge, tel « Couronnée d’étoiles » peut transcrire presque note à note une chanson d’amour de Michel Fugain ? Il est vrai que nous aimons la Vierge Marie comme notre mère, mais tous auront compris qu’il ne s’agit pas du même amour.

La musique de film envahit aussi le sanctuaire, citons par exemple un compositeur du Vatican, Marco Frissina.

Il faut noter que les papes ne prescrivent pas seulement la sainteté de la composition. Ils exigent aussi le sacré de l’exécution. Il est vrai qu’une musique convenable peut devenir vulgaire par la voix qui la chante, de même que la vulgarité de certaines musiques peut être atténuée par une exécution sérieuse. Toutefois ceci peut donner le change pour faire admettre certaines musiques qui ne le devraient pas. En effet les conditions se cumulent, si la sainteté manque dans la composition ou dans l’exécution, la musique doit être rejetée sans appel.

Une vraie musique

Certains pourraient invoquer le prétexte de l’amoralité de l’art pour introduire une musique profane dans le lieu saint. D’autres au contraire prétextent de la sainteté de l’inspiration pour proposer de la musique liturgique qui n’est pas de la musique tout simplement. Ces compositions de “variété” pullulent aujourd’hui. N’importe quel ignorant a composé sa chanson qui peut devenir le tube de l’été. Pourquoi pas alors composer de la musique liturgique ou harmoniser les cantiques bien connus ?

La plupart des musiciens recherchent les messes traditionnelles en raison de la piètre qualité musicale qui leur fait fuir la nouvelle messe5.

Saint Pie X présente le chant grégorien comme modèle de toute musique sacrée. Il s’agit non seulement d’une suprématie liturgique, mais aussi du point de vue strictement musical. C’est ce que reconnaissait Mozart dans son exclamation célèbre : « Je donnerais toute mon œuvre pour avoir composé l’Exultet. » Cette phrase est étonnante pour qui constate le génie de ce compositeur, elle semble exagérée. Pourtant Mozart avait certainement conscience d’écrire une musique bornée dans le cadre de la tonalité et dans le retour régulier du premier temps de la mesure. Il admirait donc le rythme libre des pièces les moins ornées du répertoire grégorien et leur modalité variée.

Les compositeurs du XIXe et du XXe siècle l’ont également manifesté, surtout en France. Ils ont renouvelé le langage musical en se mettant à l’école du chant grégorien, depuis l’école Nidermeyer et la Schola Cantórum où l’on accompagnait le chant grégorien pour apprendre la composition jusqu’à Maurice Duruflé et d’autres encore qui ne peuvent s’empêcher de glisser le thème grégorien dans toutes leurs compositions parce qu’il y est si bien.6

Une musique universelle

« Mais elle doit aussi être universelle, en ce sens que s’il est permis à chaque nation d’adopter dans les compositions ecclésiastiques les formes particulières qui constituent d’une certaine façon le caractère propre de sa musique, ces formes seront néanmoins subordonnées aux caractères généraux de la musique sacrée, de manière à ce que personne d’une autre nation ne puisse, à leur audition, éprouver une impression fâcheuse. »

Mais attention, il ne s’agit pas d’un nivellement par le bas selon le principe œcuménique du dénominateur commun. Le beau est « ce qui étant vu plaît » spirituellement parlant, c’est-à-dire sans exclure, bien plutôt en supposant l’ascèse et l’éducation. Les personnes simples peuvent ne pas apprécier au premier abord certaines œuvres belles, mais elles les apprécieront d’une vue simple après le travail d’éducation. Une musique qui “marche”, qui plaît à l’oreille, peut facilement être laide parce qu’elle s’arrête aux passions humaines, c’est le “mauvais goût” malheureusement trop répandu.

La directive de notre saint patron est pondérée : oui aux traditions locales du moment qu’elles ne sont pas choquantes pour les autres. Dans le cadre liturgique nous devons manifester la catholicité de l’Église également en variant les styles. Ainsi ce qui peut être un peu plus ardu pour l’un ou l’autre sera compensé par une musique plus accessible : les intellectuels goûteront les belles polyphonies, éventuellement complexes, les œuvres d’orgue, tandis que d’autres seront attirés à Dieu par des cantiques catéchétiques.

Une musique pour le culte de l’homme

Empruntons au P. J Gelineau, conseiller liturgique lors du Concile Vatican II, les grands principes de la Constitution Conciliaire. Il s’agit d’un changement de mentalité, dit-il dans la revue Études :

Être à l’écoute de la parole de Dieu

Citant la Constitution Conciliaire, le P. Gelineau expose que « dans la liturgie, Dieu parle à son peuple ; le Christ annonce encore l’Évangile. Et le peuple répond à Dieu par les chants et la prière. » (n°33). Il s’agit pour lui d’une vraie révolution, car la Parole de Dieu n’était jusque-là proclamée que par le prêtre seul dans une langue incomprise des fidèles et les chants coupaient le texte de son contexte, le réservant encore à une schola, qui plus est en langue étrangère.

Nous trouvons ici typiquement l’argument protestant contre la messe latine : le texte scripturaire doit être compris par tous, chanté par tous dans la langue de tous les jours, sans aucun ajout. Dom Guéranger donne ce premier principe de l’hérésie anti-liturgique dans ses Institutions Liturgiques : supprimer toute formule ajoutée par l’Église afin de ne garder que celles de la Sainte-Écriture. La Sainte Église au contraire a toujours voulu expliquer la Sainte-Écriture par l’écrin le plus traditionnel qui puisse être : les formules liturgiques antiques, la langue latine et le chant grégorien.

C’est ainsi que le P. Gelineau, joignant le geste à la parole, arrangea en musique sa traduction des psaumes. Plutôt que de chanter les cantiques catéchétiques du Père de Montfort, les fidèles chantèrent les psaumes de Gelineau. Ont-ils pour autant mis au cœur de leur vie le Verbe de Dieu, Notre-Seigneur, parlant dans son évangile ? Il suffit de constater l’ignorance doctrinale du peuple chrétien pour conclure à la fin pernicieuse de cette hérésie anti-liturgique.

La participation active

Autant le Motu Proprio insiste sans cesse sur la dignité du culte divin, autant Sacrosanctum Concilium n’a que la participation des fidèles à la bouche. Au n° 11 : « Les pasteurs doivent être attentifs (…) à ce que les fidèles participent à celle-ci de façon consciente, active et fructueuse. » Le n° 14 insiste : « Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie. »

Le n° 36 est incontournable. Il dérive directement de cet esprit pour le P. Gelineau. En résumé : la langue latine doit être conservée, mais il faut passer en langue vernaculaire quand c’est nécessaire selon les dispositions qui suivent. Malheureusement peu de précisions suivent. Vous aurez compris, tout est dans le “mais” : le n° 36§1 est annulé directement par le n° 36§2. Ce qui suit le “mais” est toujours plus important.

L’application à la musique sacrée est au n° 114 : « Le trésor de la musique sacrée sera conservé et cultivé avec la plus grande sollicitude. (...) cependant les évêques et les autres pasteurs d’âmes veilleront avec zèle à ce que, dans n’importe quelle action sacrée qui doit s’accomplir avec chant, toute l’assemblée des fidèles puisse assurer la participation active qui lui revient en propre. »

L’art est au centre de l’inculturation7 parce qu’il engage l’homme tout entier, corps et âme. Il est donc urgent pour les novateurs de laisser de côté les formes artistiques du passé afin de créer un art qui parle à l’homme moderne. Quel dévoiement ! L’art, outil de la contemplation, de l’élévation vers Dieu devient un prétexte pour se construire un dieu à la taille de l’homme.

Aujourd’hui nous avons le rock chrétien avec le groupe Glorious, par exemple. Le prêtre qui les avait accueillis à Lyon a fini par se marier « dans la pleine continuité avec son œuvre sacerdotale ». Mais il y a aussi toute la musique de variété issue des milieux charismatiques.

Le P. Gelineau souligne aussi le n° 34 : « Les rites seront adaptés à la capacité de compréhension des fidèles et, en général, il n’y aura pas besoin de nombreuses explications pour les comprendre. » On se demande alors pourquoi il y a tant d’explications dans les messes modernes. Rien à voir avec l’universalité de saint Pie X ; il faut ici niveler par le bas et les religieux n’auront plus de source de méditation dans la liturgie et le chant grégorien.

Et surtout, pas de part réservée au prêtre ou à la chorale, tout au plus sous forme de dialogue afin que la célébration soit vécue par l’assemblée tout entière. Encore une fois, l’expression “messe de Luther” prend tout son sens ici par le refus d’un culte hiérarchique. C’est manifeste lorsqu’on pénètre dans une église moderne : se succèdent à l’ambon le prêtre, l’animateur (ou plutôt l’animatrice), les différents lecteurs (ou lectrices) sans aucune différenciation.

Conclusion

La Révolution ne laisse rien au hasard. Si le Concile Vatican II a voulu s’attaquer en premier lieu à la liturgie, si le terrain de prédilection des modernistes a longtemps été la liturgie, c’est que ce domaine était à la fois la plus belle expression de la foi et la plus commune. Le chant y tient une place toute particulière, car il est souvent associé à la prière, selon la recommandation de Saint Augustin : « Chanter, c’est prier deux fois ».

Tout fidèle doit donc savoir se prémunir contre ces musiques du culte de l’homme, opposées à l’esprit de saint Pie X et rechercher les musiques inspirées du chant grégorien. Il ne suffit pas d’aller à la messe de toujours si nous y chantons la musique de Vatican II et de la nouvelle messe !

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Article publié dans la revue Fideliter N° 521.  Clovis-Fideliter - BP118 - 92153 Suresnes Cedex

 

1Tra le Sollecitudine, Enseignements Pontificaux n° 222.

2Ibid. n° 223

3Décrétale Docta Sanctórum Patrum : « Mais certains disciples d’une nouvelle école, s’appliquant à mesurer le temps, inventent des notes nouvelles, les préférant aux anciennes. Ils chantent les mélodies de l’Église avec des semi-brèves et des minimes, et brisent ces mélodies à coup de notes courtes. Ils coupent ces mélodies par des hoquets, les souillent de leur déchant, et vont même jusqu’à y ajouter des triples et des motets vulgaires, de sorte que, perdant de vue les fondements de l’antiphonaire et du graduel, ils méconnaissent les tons qu’ils ne savent pas distinguer, mais confondent au contraire, et sous la multitude des notes, obscurcissent les pudiques ascensions et les retombées du plain-chant, au moyen desquelles les tons eux-mêmes se séparent les uns des autres. Ainsi ils courent sans se reposer, ils enivrent les oreilles au lieu de les apaiser, ils miment par des gestes ce qu’ils profèrent, et, par tout cela, la dévotion qu’il aurait fallu rechercher est ridiculisée, et la corruption qu’il aurait fallu fuir est propagée. »

4Ibid. n° 226

5Maurice Duruflé s’exprime fortement sur ce sujet : « Sous prétexte que la langue vulgaire a été “autorisée” […] une fringale de destruction de tout ce qui appartient au passé s’empare d’une partie importante du clergé au nom du “renouveau musical liturgique”Quel renouveau ? Jusqu’à maintenant nous voyons s’amonceler les ruines et sur ces ruines apparaissent déjà quelques minables mélodies sur des paroles françaises. […] L’assemblée des fidèles est maintenant considérée comme une assemblée de retardés ou de sous-développés qu’il faut mener à la baguette en leur faisant chanter […] les vulgarités musicales que l’on entend. […] Le résultat est que bien des paroissiens déçus et découragés, vont ailleurs chercher une messe qui a de la tenue et pendant laquelle ils pourront prier. »

6Musicae Sacrae disciplina, E.P. n° 769 : « Le véritable art polyphonique a connu, au cours de ces dernières décennies, grâce au travail infatigable de maîtres remarquables, comme une heureuse renaissance par l’étude approfondie des œuvres des vieux maîtres proposées à l’imitation et à l’émulation des compositeurs d’aujourd’hui. »

7« Puisque, dans certaines régions, surtout en pays de mission, on trouve des peuples possédant une tradition musicale propre qui tient une grande place dans leur vie religieuse et sociale, on accordera à cette musique l’estime qui lui est due et la place convenable, aussi bien en formant leur sens religieux qu’en adaptant le culte à leur génie » Sacrosanctum Concilium, n° 119.