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Ictus et épisème vertical

Avec cet article, nous nous proposons de revenir à des considérations plus pratiques en portant notre attention sur une série d’articles intitulée l’Ictus et le Rythme et signée par Dom Gajard entre 1920 et 1921.

Comme le note Dom Gajard, pour beaucoup le mot ictus résume la théorie rythmique de Dom Mocquereau et de Solesmes. Il suffit de faire l’ictus, autrement dit, réduire l’exécution du chant à un morcellement continu de petites mesures à deux ou trois temps, commandées par un temps fort, et s’en tenir là, – procédé qui produit sur l’oreille de l’auditeur l’impression d’un rythme forcé, émietté, haché, d’un rythme en globules 1.

Cette objection n’a pas vieilli. Cent ans après Dom Gajard, il ne nous semble pas inutile de relire ces lignes qui défendent la théorie rythmique mise au point par Dom Mocquereau. À l’époque on l’accusait d’être nouvelle, aujourd’hui on lui reprocherait plutôt d’être périmée. Qu’en est-il ?

 

Dans un premier temps, Dom Gajard campe la problématique de son étude avant de préciser le rôle des épisèmes.

I La problématique

Sous la remarque d’ordre esthétique que nous venons de citer, se cache une résistance et une opposition : celle des tenants de la doctrine rythmique de Dom Pothier et des autres maîtres du rythme oratoire. L’accusation de morceler la mélodie est-elle justifiée, ou vient-elle seulement d’une exagération de l’opposition entre Dom Mocquereau et Dom Pothier ?

Pour résoudre cette question, nous laisserons de côté l’aspect polémique pour analyser la méthode de travail de Dom Mocquereau. Est-ce bien Dom Mocquereau qui, de sa propre autorité, a inventé de toutes pièces une méthode d’interprétation nouvelle, détruisant par la base le lié, le phrasé, l’unité de l’exécution ? 2

Autrement dit, est-ce que Dom Mocquereau a cherché à développer des idées personnelles, nouvelles et susceptibles d’être dépassées ? Quels sont les éléments qu’il apporte pour justifier ses intuitions ? Au fond, quelle est la valeur de son travail ?

Anticipant déjà sur son étude, Dom Gajard en annonce la conclusion :

J’aurai, je crois, suffisamment élucidé le problème, quand j’aurais montré, par une série de témoignages autorisés,

– que bien loin d’être une innovation, ces subdivisions ultimes du rythme se retrouvent dans toute la littérature antique et la musique de tous les temps, et qu’elles sont enseignées par toutes les méthodes, anciennes et modernes, comme étant à la base de toute rythmique sérieuse ;

– et que Dom Mocquereau est le seul qui dise de façon précise en quoi elles consistent, et leur assigne leur véritable rôle dans l’économie générale de la phrase 3.

Quelques années plus tard Dom Jean Claire insiste sur la valeur de cette synthèse rythmique :

Vous connaissez la profondeur de son analyse ; […]

Vous connaissez la vigueur et la largeur de sa synthèse, bel exemple, comme l’a encore écrit M. Le Guennant, de la puissance du clair génie français […]

La première partie du Nombre Musical n’est pas une « méthode de chant grégorien ». C’est un traité de rythmique naturelle, générale, théorique […] C’est donc une erreur de point de vue, lourde de conséquences, que de faire de cette première partie du Nombre Musical – celle qui mène au comptage – une théorie du rythme grégorien. C’est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins :

– beaucoup plus sur le plan des principes, car c’est une théorie du rythme en soi, valable pour toute espèce de musique : voyez les applications que la méthode Ward en fait à la musique mesurée ;

– beaucoup moins sur le plan de l’application, car il manque dans cette première partie – et bien intentionnellement – à peu près tout ce qui fait le chant grégorien, qui n’est tout de même pas « une succession de sons répétés sur une seule corde » ! 4

Nous renvoyons à plus tard le commentaire de cette opposition que souligne Dom Jean Claire. Pour le moment, nous nous attachons au premier membre qui résume la démarche de Dom Mocquereau et de Dom Gajard. La théorie mise point par Dom Mocquereau n’est pas seulement une théorie du rythme grégorien, mais une théorie du rythme musical en général.

II Le rôle des épisèmes verticaux

Parmi les signes rythmiques ajoutés par les éditions de Solesmes, l’épisème vertical est le signe le plus controversé et le plus caractéristique de l’apport de Dom Mocquereau. Quel est son rôle ? Indiquer les ictus plus difficiles à repérer.

L’ictus est le touchement rythmique, le point structurant dans la phrase musicale. L’épisème vertical est le signe qui indique l’endroit précis de la mélodie où tombe l’ictus rythmique. Des règles simples, rappelées dans la préface du 800, permettent de placer la plupart des ictus (longue, début de neumes, …). L’épisème vertical n’intervient que dans les cas plus difficiles.

Pour illustrer notre propos, reprenons l’antienne Cantate Domino, en comparant la version notée dans nos paroissiens

et une version où tous les ictus sont signalés par des épisèmes verticaux.

Qu’en est-il de l’exécution ? L’épisème donne-t-il une nuance particulière de force ou de durée ? Pour expliquer sa réponse négative à cette question, Dom Gajard compare l’épisème aux panneaux indicateurs sur le bord de la route.

Sur nos grandes routes de France, les voyageurs, les touristes peuvent maintenant se guider seuls, grâce aux renseignements de toutes sortes que le progrès moderne a multiplié à leur intention […] Autrefois, rien de tout cela n’existait.

– Est-ce que, pour cela, la même route ne conduisait pas à la même ville ? Ou bien la distance était-elle moindre ? … À quoi servent donc les indications modernes ? Nous invitent-elles à marcher plus vite, où frapper du pied plus fort, ou à traîner le pas ?

– Elles sont là pour dire : « Mon ami, si vous voulez aller à tel endroit, c’est par ici qu’il faut passer, et il vous reste tant de chemin à faire ». Ce n’est pas parce que le poteau porte : « Bordeaux », que la route conduit à Bordeaux ; c’est au contraire, parce que la route conduit à Bordeaux qu’on a inscrit ce mot sur la plaque.

Aussi les étrangers sont les seuls à regarder l’écriteau ; les gens du pays prennent la route voulue sans même y prendre garde. Dira-t-on pour cela que le poteau indicateur ne sert à rien pratiquement ? Il est fait pour indiquer le chemin : il indique, et voilà tout ; toute sa valeur n’est que valeur d’indication 5.

Il en va de même pour notre épisème, signe d’une réalité dont nous allons manifester plus loin l’existence. En soi, il n’y a absolument aucune différence entre une note ictique non affectée de l’épisème, et une note ictique qui le porte : les deux sont touchement rythmique, lequel recevra du texte littéraire ou du contexte mélodique ses modalités intensives, quantitatives, … 6.

Conclusion

En évoquant l’ictus, Dom Gajard aborde la synthèse rythmique de Dom Mocquereau sous un angle concret et proche des explications données par le Nombre Musical Grégorien. Après nos considérations théoriques inspirées par l’analyse de Dom Frénaud, l’étude de Dom Gajard nous permettra d’apprécier les conséquences pratiques du travail de son maître.

1Dom Gajard, RG 1920, p. 17

2Dom Gajard, RG 1920, p. 18

3Dom Gajard, RG 1920, p. 18

4Dom Jean Claire, RG 1959, p. 192

5Dom Gajard, RG 1920, p. 21-22

6Dom Gajard, RG 1920, p. 22